Organiser une journée découverte autour du phare de Goury et de ses environs, joyau de la Hague
Le phare de Goury : un repère emblématique du cap de la Hague La silhouette élancée du phare de Goury, dressée à l’extrême pointe du Cotentin...
La Hague offre cette sensation rare de marcher sur la frontière entre terre et mer. D’un côté, les landes accrochées à la lumière, jaspées de bruyère, d’ajoncs et de fougères, de l’autre, l’océan, vaste, changeant, parfois opalin, souvent d’acier. L’itinéraire entre la baie d’Écalgrain et la pointe de Jobourg, c’est tout ça à la fois : une traversée sauvage, escarpée, un ruban côtier qui joue l’équilibriste sur les plus hautes falaises de France continentale.
Le GR223 — aussi appelé sentier des Douaniers — relie ces deux joyaux du Cotentin en environ 8 kilomètres. Ce n’est ni la promenade d’un après-midi ni tout à fait une expédition : il faut y prévoir entre 2h30 et 4h de marche, selon le rythme choisi et le temps passé à observer, rencontrer ou flâner au bord du vide.
Ici, chaque détour du chemin porte la trace d’un passé brutal et poétique. La baie d’Écalgrain, dont le nom puise aux anciens écueils (“écale”), fut dès le Moyen Âge un abri pour les naufrageurs et contrebandiers. C’est d’ailleurs pour surveiller ce secteur stratégique que l’on traça, à partir du XVIIIe siècle, ce chemin côtier : un sentier "douanier", jalonné de guets, miroirs du large, petites histoires et grandes tempêtes (Normandie Tourisme).
La plage d’Écalgrain, entourée de landes et de talus de schiste, a conservé un caractère brut : peu de constructions, sauf un bunker enseveli qui rappelle le passé militaire de la côte, et une terrasse descendant en courbes douces vers le sable mêlé de galets sombres et de lauzes lustrées par les marées.
Ici, la Hague s’exprime dans sa dimension la plus indomptée. À marée basse, les roches affleurent, formant des figures étranges, parfois glissantes. Par temps clair, on aperçoit au sud le cap de la Hague, et vers le nord, les îles anglo-normandes, sentinelles poétiques. Un panneau pédagogique vous apprend que la baie d’Ecalgrain constitue l’un des derniers refuges du crave à bec rouge dans la Manche (LPO), oiseau rare, reconnaissable à son vol acrobatique et son cri claironnant.
D’immenses touffes d’arméries maritimes, éclaboussées de rose au printemps, bordent le début du sentier.
Le sentier s’élève vite, escaladant la falaise, et la mer s’éloigne, creusée loin sous les pieds du marcheur. Les falaises atteignent ici 128 mètres d’altitude (Wikipedia), ce qui en fait l’une des plus hautes de France métropolitaine, juste après celles d’Étretat ou du Cap Blanc-Nez. L’effet est saisissant : le paysage bascule, la lande se fait plus dense.
La diversité botanique est remarquable. On retrouve :
Le promeneur attentif apercevra peut-être rapaces (faucon pèlerin), ou, au loin, de petites colonies de lapins alimentant les légendes locales sur la vitalité du bocage.
Entre Écalgrain et Jobourg, plusieurs sentes secondaires mènent à d’anciens hameaux — Le Hâble, Le Vau, Le Nez de Voidries — où ne subsistent aujourd’hui que quelques maisons de pierre, parfois habitées, souvent en sommeil.
Le regard se croise ici avec l’histoire rurale : jusqu’au début du XXe siècle, ce secteur vivait d’une paysannerie pauvre, d’algues récoltées sur l’estran, de moutons résistants au vent. En 1921, on comptait encore plus de 400 habitants à Jobourg ; aujourd’hui, moins de 250, et la Hague dans son ensemble a vu sa population diminuer de 12% depuis les années 1960 (source : Insee).
Sur le chemin, on croise parfois un vieux puits cerclé de lierre, un pigeonnier effondré, indice discret d’une vie ancienne.
À mi-parcours apparaissent les excroissances sombres qui annoncent les grottes marines de Jobourg : un réseau de cavernes accessibles uniquement à marée basse et guidé, abrité jadis des contrebandiers, puis de résistants pendant la Seconde Guerre mondiale (Normandie Tourisme).
La dernière partie du chemin révèle soudain l’amplitude de la Pointe de Jobourg, abritant un panorama dévoilant toute la radiosité de la Manche et, les jours de grande clarté, jusqu’aux îles d’Aurigny et de Guernesey à l’horizon.
Au sommet : tables d’orientation, quelques bancs découpés dans le schiste, et un ballet de goélands argentés. Il n’est pas rare d’y croiser moutons et chevaux semi-sauvages, mis en place dans le cadre d’un programme de gestion écologique piloté par le Parc naturel régional des Marais du Cotentin et du Bessin. On y apprend que le maintien du pâturage permet d’éviter l’embroussaillement de la lande et la reprise du pin maritime (PNR Cotentin-Bessin).
Des bornes racontent l’histoire militaire du site, notamment la base secrète de missiles nucléaires installée par l’Armée française en 1961, démantelée en 1997 (France Bleu Cotentin).
Printemps : explosion de couleurs sur les talus, migration des oiseaux, senteurs entêtantes d’ajoncs. Été : la mer change de nuance chaque jour, le parfum des herbes réveille la lande, les sentiers sont plus fréquentés, mais jamais saturés. Automne : la lumière se couche en or sur la falaise, l’air sent l’algue et la pomme mûre, le calme revient. Hiver : la baie d’Écalgrain peut être presque déserte, seuls le cri des goélands et la houle puissante en compagnie. La vue parfois saisissante sur les tempêtes — en toute prudence, le chemin peut devenir dangereux.
De la baie d’Écalgrain à la pointe de Jobourg, il y a bien plus qu’une randonnée : une immersion dans l’histoire géologique, humaine et vivante de la Hague. Prendre ce chemin, c’est renouer avec le souffle ancien du Cotentin, s’imprégner d’une lumière mouvante qui sculpte chaque heure de la journée.
Les paysages ici ne se photographient ni ne se consomment : ils se découvrent au rythme de la marche, dans le dialogue entre le promeneur, la lande, la mer. Un secret à partager, humblement, entre curieux des territoires et amoureux du vivant.